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Interview

Bruno Elisabeth photographie "ceux qui ont tout compris"

Cet enseignant-chercheur en Arts plastiques à l'université Rennes 2 expose jusqu'au 22 mars 2019 à la Chambre claire "Le choix de ceux qui ont tout compris". Il a photographié des vacanciers en camping-car, s'intéressant à leur rapport aux aires de stationnement et au paysage côtier.

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Bruno Elisabeth 2019
Légende

Bruno Elisabeth lors du vernissage de l'exposition le 28 janvier 2019

À l'université, les enseignant·e·s-chercheur·se·s en arts plastiques ont aussi une activité d'artiste. Comment s'articulent ces activités ?

Bruno Elisabeth Je ne peux évidemment parler que de mon point de vue. Un certain nombre de collègues plasticiens développent eux aussi une activité d’artiste plasticien, mais il me semble qu’en fonction des spécificités des pratiques cette articulation adopte des profils bien différents. Qu’elles soient picturales, sculpturales, éditoriales, curatoriales ou encore photographiques comme c’est mon cas, les pratiques ne peuvent s’articuler totalement de la même manière entre l’enseignement et la recherche. Dans mon cas j’enseigne la photographie en veillant à ouvrir mes enseignements à un spectre large de pratiques et d’approches techniques et esthétiques. Ce qui m’amène à aborder le medium autant par des approches « traditionnelles » et analogiques que digitales et très contemporaines et autant des pratiques plasticiennes que des approches documentaires, voire même publicitaires et journalistiques de reportage. Ce qui m’amène à mettre un peu de côté ma démarche personnelle et ma subjectivité pour ouvrir mes contenus et références à des œuvres bien éloignée de mes préoccupations. Je mets mes connaissances au service des affinités qui se manifestent dans les productions des étudiants, ce qui est passionnant et stimulant et ne m’empêche évidemment pas de nourrir régulièrement mes enseignements de ma sensibilité pour les approches photographiques documentaires et plus généralement pour une photographie impliquée, soucieuse de l’état du monde et entretenant un dialogue avec les champs sociaux, économiques, historiques, politiques. Dans mes derniers travaux j’ai ainsi eu le plaisir de travailler avec des collègues historiens, Marc Bergère et Yann Lagadec, dans le cadre d’un travail qui consistait à revenir, 70 ans après les événements, sur les traces des troupes américaines suite au débarquement du 6 juin 1944. Mon intérêt pour cette page de l’histoire étant lié à mes origines normandes. J’ai ainsi tâché de capter, avec un regard empreint d’une forme de rigueur formelle et d’objectivité, parfois teinté d’une note d’ironie, les traces de cette page d’histoire, tout en me nourrissant des travaux des historiens, en consultant les archives, en recueillant des témoignages. Ce qui m’a conduit à initier une forme de dialogue entre la photographie et les recherches historiques. Cela permet, je l’espère, de replacer, de mettre en perspective et en résonnance avec l’époque contemporaine la présence des troupes US dans l’ouest de la France en cet été 1944. Actuellement, pour le travail qui est présenté à la Chambre claire, je me suis joint à l’équipe VIPS2, notamment des collègues historiens et sociologues des sports et des loisirs, dans le cadre d’un projet soutenu par la Fondation de France nommé IMTERPED. Celui-ci vise à étudier la place des loisirs pédestres sur le littoral breton. Le travail que je mène dans ce cadre m’amène à poser un regard de nature ethnographique sur la population des campings caristes qui sillonnent les routes côtières. Ceux-ci étant aussi, pour une bonne part, des randonneurs, des pêcheurs à pied, des trekkeurs, ou de simples promeneurs. J’espère que ce travail permettra de mieux cerner ce tourisme nomade, en pleine explosion depuis une vingtaine d’année et qui pourtant reste peu observé et étudié.      

Comment construire un regard esthétique sur un objet comme le camping-car qui, en apparence, peut sembler banal ?

B. E. Mon regard s’attache à une forme de rigueur formelle dans les cadrages et les compositions, d’ailleurs largement induite par l’usage du moyen format argentique au format 6X6, qui implique les compositions en carré que je ne recadre que très exceptionnellement. J’envisage cette rigueur comme une économie, mais aussi une comme une forme d’austérité, qui n’est peut-être pas si éloignée de la rigueur protocolaire de certaines méthodes scientifiques. Je fais souvent usage de la frontalité et d’un point de vue à hauteur de regard. Cette démarche produit des images qui peuvent effectivement, au premier abord, s’avérer d’une confondante banalité, d’autant plus quand le sujet est aussi commun et peu spectaculaire que les camping-cars. L’intérêt me semble alors de construire une vision en profondeur, le photographe Thierry Girard dont j’apprécie beaucoup le travail parle de « l’épaisseur du paysage », j’aime cette idée. La constitution de séries conséquentes est un impératif dans mon travail. Mes projets se déploient sur plusieurs années d’observations et de prises de vues. Je m’imprègne longuement et m’immerge dans mes sujets en consultant de multiples sources puis en empruntant une matière textuelle qui vient constituer un méta-discours autour des photographies, permettant de les contextualiser, de les décrypter, en veillant bien à ne jamais être dans une forme explicative. Le regard esthétique ne résulte donc pas uniquement du photographique mais également de la construction d’un discours, d’une articulation qui permet d’entrevoir certaines ambivalences, de dévoiler les conflits d’usages, d’éclairer les motivations, tout cela en s’appuyant sur une approche sensible.

Comment négociez-vous votre présence auprès de celles et ceux dont vous allez photographier le quotidien ?

B. E. Il n’y a pas de véritable méthode ou de mode d’emploi. Je ne me penche que sur des sujets pour lesquels j’ai une forte curiosité et pour lesquels j’éprouve de l’empathie. Dans le cas de ce projet, n’étant pas camping-cariste, je m’interroge sur les motivations conduisant à utiliser ces modes de transport et d’hébergement, qui sont tout de même extrêmement onéreux, contraignants, problématiques en terme écologique. Je vais donc vers mes sujets avec curiosité et sans a priori. Sur le terrain j’impose ma présence, mon matériel photographique est assez encombrant et donc voyant. Je suscite vite la curiosité et des réactions, qui ne sont que très exceptionnellement négatives ou agressives. Cela peut paraître évident mais une photo réussie passe souvent par un simple bonjour, un sourire, une remarque qui relève de la fonction phatique, et qui suffit ensuite à déclencher une discussion fertile. J’offre ensuite quasi systématiquement une carte postale de mon travail pour me présenter. Le plus souvent les vacanciers rencontrés sont curieux, amusés et bien disposés, ils sont en vacances, sont disponibles. Après m’être présenté et avoir expliqué très synthétiquement mon travail, j’obtiens facilement l’autorisation de photographier les véhicules en gros plan, les campements et même des portraits. Quand les conditions s’y prêtent, je mène des entretiens, à partir d’une grille d’une dizaine de questions, en quinze minutes environ, je tente de cerner le profil de mes interlocuteurs, d’obtenir des témoignages de leur expérience, des anecdotes. Toute cette matière étant ensuite potentiellement réinvestie dans les légendes des images. Bref, pour une bonne photo, il faut de la curiosité et de la disponibilité.

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