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Interview

La carrière d’Eddy Merckx, analysée comme une œuvre d’art

Maître de conférences H.D.R. en littérature générale et comparée à l’université Rennes 2, Jean Cléder travaille sur les relations entre les arts et sur les représentations du sport. Dans ce domaine il a publié notamment Bernard face à Hinault (Mareuil Éditions), livre d’entretiens avec le champion breton, et  Petit éloge de la course cycliste (Éditions François Bourin). À la veille du départ du Tour de France, il publie Eddy Merckx, analyse d’une légende, à l’occasion des 50 ans de la première victoire du “Cannibale” sur la Grande Boucle.

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Jean Cléder
Légende

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Pourquoi avoir publié plusieurs livres sur le cyclisme ? 

Jean Cléder  C’est un sport que j’ai beaucoup pratiqué quand j’étais plus jeune. Je le pratiquais seul et je lisais toutes les publications concernant le cyclisme. Mes études universitaires ont en quelque sorte relégué cette littérature et ces collections, que j’ai redécouvertes récemment : la très haute qualité des textes, le travail sur les images et les légendes, le design graphique des magazines m’ont surpris. C’est pourquoi j’ai voulu faire quelque chose de cette culture méprisée par les élites universitaires, afin précisément de lui donner une dignité intellectuelle. J’ai d’abord publié un livre d’entretiens avec Bernard Hinault : j’étais très fier de pouvoir préparer ce travail à Rennes 2 avec l’équipe du CREA. Bernard Hinault venait le vendredi après-midi sur le campus Villejean, au studio du CREA, où il était filmé par six caméras. Mon travail consistait à l’interroger devant des documents que j’avais sélectionnés pour le mettre en position de ré-écrire lui-même sa propre légende. Ensuite, j’ai écrit un livre plus personnel, Petit éloge de la course cycliste. Cette année, je publie un livre sur Eddy Merckx pour lequel j’ai repris des milliers de documents afin d’analyser la manière dont la légende s’est composée, tout en m’autorisant à écrire personnellement aussi.

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Couverture du livre Eddy Merckx, analyse d'une légende

Qu’est-ce qui vous intéressait particulièrement dans la figure d’Eddy Merckx ?

J. C.  C’est le grand champion de l’histoire du cyclisme. Il y avait donc énormément de documents à disposition : il gagnait des courses — 625 en tout — du 1er janvier au 31 décembre ! C’était une sorte de super héros du vélo : un scénariste et un dramaturge de très haut niveau, mais aussi un styliste ! Eddy Merckx en machine produisait un effet esthétique très particulier : son geste combinait puissance et souplesse, élégance et efficacité. 

Et que dire de sa personnalité ?

J. C. On lui reprochait son laconisme, ce qui me semble un peu naïf : son moyen d’expression, c’était le cyclisme ! C’est parce qu’il était silencieux à terre qu’il était si éloquent sur la route : il a écrit pendant toute sa carrière des scénarios, selon les cas, dévastateurs, spectaculaires, astucieux, surprenants — dont il était aussi le réalisateur et l’acteur principal. Ce qui paraîtrait complètement suicidaire aujourd’hui, c’est sa prodigalité dans l’effort : il faisait toujours deux fois plus de travail que tout le monde dans les échappées — ce qui l’empêchait rarement de gagner.  

D’autres livres ont été écrits sur Eddy Merckx. Quelle est l’originalité du vôtre ?

J. C. J’ai voulu penser le parcours d’un cycliste comme une œuvre d’art, en essayant de comprendre comment l’œuvre s’est construite, à travers l’analyse des documents recueillis : photos, vidéos, caricatures, bandes dessinées, extraits de presse, couvertures, posters, publicités, etc. Les illustrations n’ont donc pas une vocation décorative : mon éditeur a accepté de recruter spécialement une graphiste — qui a fait les Beaux Arts de Rennes —, de sorte que les documents participent véritablement à l’élaboration de la réflexion.  

Diriez-vous que le sport est un art  ?

J. C. Dans la mesure où cette sorte de spectacle détermine une relation esthétique, je me sens autorisé à considérer le sport comme un art. Des théoriciens l’ont fait avant moi, ce n’est pas complètement incongru ! À titre personnel la question du style ne s’est pas posée pour moi en lisant Marcel Proust ou devant un tableau de Van Gogh, mais devant des images de cyclisme, ce qui peut paraître bizarre. Comme un grand artiste, un grand sportif invente des gestes.  

Vous allez regarder le Tour de France ?

J. C. Oui un peu, même si cela ne m’intéresse plus tellement. 

Pourquoi ?

J. C. Parce que maintenant le dopage permet de transformer « un âne en cheval de course », pour reprendre l’expression d’Eddy Merckx. À son époque, les coureurs prenaient des produits qui étaient en vente libre à un prix dérisoire. Le dopage ne modifiait pas les hiérarchies, et d’autre part les corps ressemblaient aux performances. Aujourd’hui, c’est l’équipe qui a le plus de moyens financiers, et qui a donc accès aux techniques de « préparation » les plus sophistiquées, qui remporte le Tour de France.

Bernard face à Hinault, la bande-annonce