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Colloque Louis Guilloux : « Est-ce qu’un écrivain lit comme n’importe quel lecteur ? »

Les 23 et 24 septembre 2021, le Centre d'études des langues et littératures anciennes et modernes (CELLAM) accueille un colloque international dédié aux manières de lire de l’écrivain Louis Guilloux. Co-organisatrice au côté d’Hélène Baty-Delalande, Nathalie Brillant Rannou, maitresse de conférences en littérature, nous en dit plus sur cette approche nouvelle et originale d’une œuvre connue de longue date à Rennes 2.

Qui était Louis Guilloux ?

Nathalie Brillant Rannou : Les Briochin·e·s connaissent tou·te·s cet écrivain du XXe siècle, né à Saint-Brieuc en 1899, qui a donné son nom à de nombreux établissements scolaires en Bretagne à des rues, des promenades... Sa maison, où l’on peut encore visiter sa bibliothèque, se trouve dans sa ville natale. Véritable monument éditorial, Guilloux a été publié notamment chez Gallimard et son roman Le Sang noir est considéré comme un classique. D’autre part, il était l’ami intime d’Albert Camus mais aussi de Max Jacob et de Jean Guéhenno. Mais s’il a fréquenté les cercles littéraires parisiens, il a toujours conservé des liens avec ses origines bretonnes modestes. Son œuvre, sombre à différents égards, est foncièrement respectueuse des « petites gens », elle met en lumière les « sans voix » et cela sans jamais être populiste. Ses personnages, souvent inspirés de ses proches, ses professeurs, les figures de sa ville de province, se caractérisent à travers leurs actions, leur dignité secrète, mais aussi leur voix, leur langage. Certains s’expriment en gallo, d’autres avec un fort accent breton ou le jargon lié à leur métier. Il y a une dimension musicale et sonore importante dans ces romans qui intègrent des bribes de chansons, de comptines et autres petits joyaux de culture populaire.

Mais il ne s’agit en aucun cas d’une œuvre de terroir, passéiste ou naturaliste. L’écriture romanesque de Guilloux est tendue, lucide, volontiers corrosive et sans concession ; elle est expérimentale, mais sans se figer dans aucun formalisme. Elle est aussi porteuse d’une vision humaniste, d’une  conscience éclairée sur son époque. Engagé, Guilloux défendait l’éducation populaire, la lecture publique, il prit parti pour l’accueil des réfugié·e·s politiques espagnols. Une mentalité attentive au monde et militante donc, mais non encartée : Guilloux a su garder son sens critique par rapport aux dérives totalitaires du communisme. Ses valeurs – la transmission, la solidarité, l’empathie - nous le rendent très sympathique, à nous qui étudions son œuvre aujourd’hui.

Comment expliquer la vivacité de la recherche sur ce romancier ?

N.B.R. : Michèle Touret, ancienne directrice du CELLAM, spécialiste, entre autres, des liens entre écrivains et engagement, comptait Louis Guilloux parmi ses auteurs de prédilection. Cela a donné lieu à de nombreux travaux mis en valeur aux Presses Universitaires de Rennes. Des thèses continuent aussi à se produire dans d’autres universités, comme par exemple celles de Valérie Poussard en 2010, ou d’Alexandra Vasic en 2015. Il existe également une Société des Amis de l’écrivain très active, et tout un réseau plus ou moins formel constitué de lecteurs·trices, qui nourrit la permanence de cet intérêt. Notez aussi qu’en 1994, la ville de Saint-Brieuc a acheté le fonds d’archives de Louis Guilloux, et la bibliothèque municipale s’est chargée de traiter et conserver de nombreux documents. Il faut dire que Louis Guilloux a tenu toute sa vie des carnets avec le plus grand sérieux, il gardait et triait méticuleusement sa correspondance et ses notes personnelles. Imaginez, ce fonds représente 10 mètres linéaires de rayonnage ! Cette acquisition publique a encouragé des travaux complètement nouveaux permettant d’interroger la genèse des textes et la compréhension d’un siècle de vie littéraire. Sylvie Golvet fut une pionnière en inaugurant ces objets d’études.

Pourquoi s’intéresser aujourd’hui à Louis Guilloux en tant que lecteur ?

N.B.R. : Depuis 2016, avec Jean-Pierre Montier, notre préoccupation au CELLAM est de prolonger les études sur Louis Guilloux, d’aller au-delà des questions déjà posées – sur ses valeurs, ses influences, sa stylistique, son positionnement politique, sa correspondance, etc. Quand on consulte les archives, on se rend compte qu’un écrivain passe énormément de temps à écrire mais aussi à lire : lecture et écriture se fécondent réciproquement. Mais comment Louis Guilloux lisait-il ? Quels usages faisait-il des textes qui l’ont nourri ? Comment disposait-il ses livres dans sa bibliothèque, côté mer ou côté cimetière ? Pourquoi certains d’entre eux sont coupés, ou d’autres n’ont-ils pas été ouverts ? Et est-ce qu’un écrivain lit comme n’importe quel lecteur ? Est-ce qu’il cherche des modèles ? à justifier ses propres choix ? Ou bien est-ce qu’il s’oublie, est-ce qu’il s’évade lorsqu’il se met à lire ? Trouve-t-il au contraire de l’intérêt à affronter l’altérité littéraire la plus radicale pour développer son œuvre propre ? Le but est donc de mieux comprendre la singularité de l’œuvre de l’auteur, d’une part, mais également, en nous appuyant sur les théories de la réception et de la phénoménologie, de mieux comprendre aussi ce qu’est la lecture. C’est le pari de ce colloque, et c’est pour cela que des spécialistes de la lecture comme Annie Rouxel, Catherine Mariette, Jean-François Massol ont souhaité s’investir dans cette recherche.

Or on ne peut pas travailler sur un motif spécifique sans avoir passé en revue la totalité de l’œuvre publiée : comment la lecture y est-elle représentée ? Qui lit et que lit-on dans les fictions de Guilloux ? Quelles fonctions symboliques et narratives remplissent les nombreuses lettres, affiches, pages de journaux et autres publications qui émaillent les récits où l’analphabétisme est pourtant également présent ? Quelles réflexions sur la lecture, directes ou prises en charge par des personnages, s’expriment à travers les différents textes et divers points de vue ?

Dès le début du projet, Francine Dugast et Sylvie Golvet qui sont les véritables piliers des Études Guilloux au CELLAM, ont donc constitué une équipe d’une vingtaine de personnes – universitaires ou non – et ont organisé ce que l’on a appelé des « lectures participatives ». Un recueil de données s’est constitué autour du motif de la lecture à travers l’œuvre complète de Guilloux, tout à fait dans l’esprit mutualiste que défendait l’écrivain. Le résultat, c’est un document crucial de 200 pages, intitulé « Repérage collectif des occurrences de la lecture dans l’œuvre de Louis Guilloux ». Cette mine a été communiquée aux participants et nous allons voir comment les un.es et les autres pouvons nous appuyer sur ce recueil de données inédit pour développer nos travaux. Ce colloque sera donc aussi l’occasion d’une réflexion méthodologique à partir du cas Guilloux.

Pouvez-vous nous parler de la présence lors du colloque de Christian Prigent pour une lecture-entretien ?

N.B.R. : Cela peut paraître étonnant d’inviter un poète contemporain comme Christian Prigent, connu pour son côté avant-gardiste et performeur, dans un colloque consacré à un romancier. Certes, tous deux sont liés à la ville de Saint-Brieuc, mais il y a entre eux une proximité qui n’est pas juste anecdotique. Christian Prigent est détenteur d’archives, il a connu personnellement l’écrivain qui était un ami de la famille. Nous verrons donc comment Prigent  lit Guilloux, ce qu’il retient de son œuvre et comment pour lui se croisent la littérature et la vie. Les lectures d’un écrivain dressent de lui une sorte d’autoportrait en creux, c’est du moins l’hypothèse de ce colloque. Et j’espère qu’en redécouvrant Louis Guilloux à travers la voix de Christian Prigent, c’est un peu des deux écrivains que nous nous rapprocherons.

Retrouvez les informations pratiques et le programme complet du colloque « Louis Guilloux : la lecture à l’œuvre ».