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«Derrière la photographie du film, qui met quoi ?»

Au carrefour des préoccupations des chercheurs·es en cinéma, la question de la « photographie du film » fera l’objet d’un colloque international, qui se tiendra à Rennes 2 les 18 et 19 novembre 2021. Rencontre avec l’équipe organisatrice. 

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Comment vous êtes-vous réunis autour de ce colloque ?

Priska Morrissey, maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’université Rennes 2, membre de l’unité de recherche Arts Pratiques et Poétiques et du groupe de recherche Technès :Nous avons tous les trois joint nos forces dès le départ du projet. Nous nous intéressons à la photographie du film à travers des angles différents. De mon côté, j’ai particulièrement étudié l’histoire des opérateur·rice·s de prise de vues dans le cinéma muet.

Simon Daniellou, maître de conférences en études cinématographiques à l’université Rennes 2, membre de l’unité de recherche Arts Pratiques et Poétiques et du groupe de recherche Technès :J’ai, quant à moi, travaillé sur la question des formats d’image ou l’édition numérique des films, notamment à l’occasion d’une journée d’études organisée par notre équipe cinéma durant laquelle nous avons pu voir que l’étalonnage d’une image varie beaucoup en fonction des sources et des supports utilisés pour sa diffusion.

Bérénice Bonhomme, maîtresse de conférences en études cinématographiques à l’université Toulouse II Jean Jaurès (ESAV), membre du LARA-SEPPIA, membre junior de l’IUF (partenaire du colloque), et cofondatrice du groupe de recherche « Création collective au cinéma » : De mon côté, je m’intéresse aux directeurs de la photographie contemporains, à la transition du numérique et, plus généralement, à la question de la fabrique, de l’équipe et, partant de la collaboration cinématographique.

 

Pourquoi choisir de s’interroger sur cette notion de « photographie du film » ?

S.D. : C’est le carrefour de nombreux enjeux de la création et de la réception des œuvres filmiques. C’est une notion qui semble aller de soi, connue des gens qui fréquentent les salles de cinéma, mais, en réalité, ce n’est pas évident de définir ce qui se cache derrière. La photographie du film peut ainsi renvoyer à la gestion de la lumière et des ombres, sources de toute image de cinéma, mais cela peut aussi recouvrir des questions afférant au cadre, sa composition, sa délimitation, ou encore le choix d’une émulsion (lorsqu’on tournait sur pellicule argentique), de telle ou telle focale…

P.M. : Derrière ce concept, qui met quoi finalement ? Ne serait-ce qu’en discutant entre nous, on s’est aperçu qu’on n’y intégrait pas forcément tou·te·s les mêmes éléments. L’un des objectifs du colloque est d’historiciser cette notion qui s’invente, et peut avoir des définitions différentes selon les périodes, les lieux, voire les individus. Plusieurs interventions traiteront ainsi de ces notions dans l’Allemagne des années 1920, l’industrie japonaise ou encore la place de la photographie dans les scénarios hollywoodiens. L’autre enjeu est de réfléchir aux frontières, aux limites de ce territoire et d’interroger ce qui peut se jouer en post-production (qui a pris beaucoup de poids avec le passage au numérique) et ce, jusqu’aux conditions de visionnage et de réception. Deux personnes qui ont vu le même film – l’une, en salle à sa sortie il y a quinze ans, et l’autre à la télévision dans une version ré-étalonnée pour le petit écran il y a cinq ans – n’ont pas vu les mêmes images.

S.D. : C’est ce dont nous allons témoigner lors du colloque, à notre échelle : nous ne sommes jamais face à un film dont la forme serait figée et fixe. Le cinéma est, par essence, un art de la reproduction et cette reproduction doit être interrogée dans sa multiplicité.

B.B. : Un autre enjeu du colloque est d’interroger la question de la photographie du film comme espace de création partagé. Ces questions ne concernent pas un seul poste dans l’équipe du film, mais tout le monde. Qu’on songe au rendu d’une couleur présente dans le décor ou aux reflets d’un tissu utilisé pour un costume ou encore à la question du maquillage. Ceci conduit à se demander : comment parle-t-on alors au sein d’une équipe d’image, de lumière, de cadre ? On s’intéressera au choix des termes, aux interlocuteur·rices·s, aux étapes de fabrication, aux méthodes privilégiées par certaines personnes pour communiquer : parfois un dessin ou un schéma dit plus de choses qu’un long discours. Enfin, cette question d’aire partagée invite à réfléchir aux enjeux de rapports de force : qui décide et comment ?

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Quelles sont les différentes sources des travaux sur la photographie ?

P.M. : La réponse dépend, là encore, de ce qu’on inclut dans la définition de la photographie, mais il existe de nombreuses sources correspondant à tous les documents utilisés pour préparer un tournage et documentant le tournage lui-même. Je songe notamment aux maquettes de décor qui peuvent comprendre des indications de lumière, aux photographies de tournage, aux fonds d’archives de chef·fe opérateur·rice qui peuvent contenir des scénarios annotés avec des indications de filtres ou focales, aux documents administratifs qui renseignent, pour chaque journée de tournage, sur le matériel utilisé, la temporalité du travail, etc.

B.B. : Oui, le film est une toute petite partie des sources sur lesquelles on peut travailler. Certain·e·s chef·fe·s opérateurs·trices ont des carnets de dessin qui peuvent servir de sources. Et, tout dépend aussi des questions qu’on souhaite soulever. Si l’on interroge par exemple les variations selon les copies et étalonnages, on peut s’appuyer sur les différentes versions d’un film, les éditions de DVD, ou passées à la télévision, etc. 

P.M. : Il est aussi possible de fabriquer ses propres sources en réalisant des entretiens de professionnel·le·s. Comme de nombreux éléments (notamment de communication, prise de décision, etc.) au sein d’une équipe de tournage passent par l’oral et ne laissent pas de trace écrite, il est important de recueillir cette parole.

 

Quels seront les temps forts du colloque ?

S.D. : Nous allons projeter le jeudi 18 novembre au soir, au Théâtre National de Bretagne, Michael Kohlhaas, une adaptation assez singulière du roman de Heinrich von Kleist par le réalisateur Arnaud des Pallières, sorti en 2013 et dont la photographie a été assurée par Jeanne Lapoirie. Elle ne pourra malheureusement être présente en raison d’un tournage, mais nous avons pu enregistrer un entretien dont nous diffuserons des extraits, et nous accueillerons son collaborateur Serge Anthony, coloriste (étalonneur numérique), qui a travaillé avec elle sur ce film et d’autres. Cette projection sera précédée d’une table ronde avec des professionnels, du·de la chef·fe opérateur·rice au·à la projectionniste. À noter également, la conférence de Jean-Pierre Berthomé qui nous fait l’honneur d’ouvrir le colloque avec une intervention sur les rapports entre le décor et la photographie du film.

P.M. : Oui, en plus de propositions d’analyses centrées sur des films, nous aurons de nombreuses communications transversales, sur le maquillage, l’animation ou encore les effets spéciaux. Ça va être top !

 

Retrouvez programme complet et informations pratiques sur le site du colloque (avec le soutien de la ville de Rennes)
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