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« Écrire en sciences sociales » : trois questions à Florian Mazel

Le 2 décembre 2021 est paru « Écrire en sciences sociales, écrire les sciences sociales », dans lequel des chercheur·e·s, toutes disciplines confondues, témoignent de leurs pratiques d’écriture. Rencontre avec Florian Mazel, professeur d’histoire médiévale à Rennes 2 et co-directeur de l’ouvrage.  

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couverture écrire en sciences sociales

Pouvez-vous nous présenter le livre et votre rôle dans sa conception ?

Indépendamment de ma spécialité, j’ai intégré une équipe* de la Maison des sciences de l’homme en Bretagne autour d’un projet interdisciplinaire et régional sur le métier de chercheur·e en sciences sociales. L’ouvrage fait partie d’une collection, co-éditée aux Presses universitaires de Rennes (PUR), qui est l’aboutissement de journées d’étude se tenant tous les deux ans. Le but est de réfléchir aux enjeux professionnels à travers des expériences personnelles, pour éclairer les nombreux travaux théoriques sur la question. Nous mobilisons pour ce faire la communauté des chercheur·e·s breton·ne·s et au-delà, des doctorant·e·s aux retraité·e·s, pour couvrir toutes les étapes de la vie professionnelle. Le premier volume était consacré aux enjeux de la reconnaissance (par les pairs, les institutions, la société, les proches, etc.), et celui-ci est dédié à l’écriture.

*Avec le politiste Christian Le Bart (IEP Rennes), la juriste Marion Lemoine-Schonne (CNRS) et l’économiste Matthieu Leprince (UBO).

À écouter : une émission de France Inter consacrée au premier ouvrage de la collection Métier de chercheur·e, Être un chercheur reconnu ?
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Florian Mazel
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Florian Mazel.

Pourquoi inviter les chercheur·e·s à dire leur rapport à l'écriture ?

En sciences sociales, c’est très souvent un impensé - à part en histoire, discipline tiraillée dès le 19e siècle entre la tentation littéraire d’un côté, et la tentation scientiste de l’autre. Il existe un leurre à croire qu’on peut atteindre une forme de neutralité du langage, que l’opération d’écriture ne représenterait pas un biais, volontaire ou non, conscient ou non. Cette idée de neutralité va de pair avec un énorme complexe d’infériorité par rapport au sciences dures : un langage supposément neutre permettrait d’atteindre une forme de validité scientifique. Notre idée était donc de réfléchir aux pratiques d’écriture en confrontant les différentes disciplines tout en faisant également intervenir de nombreux autres critères : le poids des genres et de la nature des textes (thèse, article, rapport d’administratif, etc.) mais aussi des enjeux liés à l’âge et au stade de la carrière universitaire. Assez logiquement, on s’affranchit progressivement des contraintes disciplinaires et l’âge avançant on est porté à écrire des textes moins normés que lorsqu’on est doctorant·e et que l’on doit rentrer dans un moule académique. Les expérimentations peuvent toutefois être coûteuses pour certain·e·s chercheur·e·s et provoquer une certaine marginalisation professionnelle. Interviennent également les ressentis personnels avec des variables psychologiques fortes : il y a des personnes pour lesquelles l’écriture reste une souffrance, d’autres une facilité. Les témoignages évoquent aussi les outils numériques, qui permettent plus d’interaction, facilitent l’écriture à plusieurs mais effacent les étapes intermédiaires (on ne conserve plus de brouillons). Quel est leur impact sur le rapport à l’écriture ? Se pose enfin la question des apprentissages : est-ce qu’on apprend à écrire dans sa discipline et si oui, comment ? Qui sont les médiateurs·rices ?

À qui s’adresse l’ouvrage ?

En premier lieu à la communauté des chercheur·e·s en sciences humaines et sociales dans une dimension autoréflexive, mais aussi à celle des chercheur·e·s en sciences dures, car en réalité nous nous intéressons tou·te·s à la formalisation de la production d’un savoir, aux interactions entre modèles littéraire et scientifique en termes d’écriture. À partir du niveau master, tou·te·s les étudiant·e·s sont confronté·e·s à des problématiques d’écriture. Mais au-delà de la communauté scientifique, le livre s’adresse à toutes les personnes qui lisent les textes que nous produisons puisqu’il donne des clés sur ce processus. Il pose des questions plus générales sur la manière dont les sciences peuvent parler à la société, doivent le faire, et comment. Quelles sont les interactions entre les attentes d’un lectorat, notamment en termes de lisibilité, et celles de la profession, en particulier en termes de scientificité ? Le but est de sortir de la dichotomie entre sphère savante d’un côté et vulgarisation de l’autre, d’être plutôt sur un spectre entre ces deux points et d’explorer des formes intermédiaires. On cherche à sortir de l’entre-soi, d’ailleurs, dès la publication du troisième volume en 2023, tous devraient être en accès libre sur le site des PUR.

Deux nouvelles journées d'étude sont prévues les 10 et 11 février 2022 sur le thème « Découvrir, innover et inventer » et donneront lieu à un troisième volume de la collection.