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Interview

Les espaces de travail collaboratifs, prémices d’un changement de société ?

Gerhard Krauss est sociologue, spécialisé dans l’analyse des phénomènes économiques. Il coordonne le projet PERI#WORK, qui a obtenu un financement de l’Agence nationale de la recherche. Ce projet s’intéresse aux usagers des espaces de travail collaboratifs situés en zone périurbaine et rurale pour étudier, au-delà de ce phénomène, les prémices d’une évolution de la société.

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Gerhard Krauss

Qu’entendez-vous par espace de travail collaboratif ?

Gerhard Krauss : Les espaces de travail collaboratifs représentent soit des espaces de coworking, soit des espaces polyvalents qui hébergent, entre autres, un espace de coworking. Un espace de coworking est un espace de travail flexible, qui permet de rencontrer du monde. On a d’abord parlé de “tiers-lieu”, un terme plus général utilisé dans les années 1990 par un sociologue américain, Ray Oldenburg. Le tiers-lieu est un espace entre un premier lieu, la maison, et un deuxième lieu, les murs de l’entreprise. Cela signifie que les gens sont itinérants, qu’ils utilisent des espaces dans les gares, les aéroports, les cafés... Pour pouvoir parler de ces endroits comme de tiers-lieu, il faut un noyau dur d’utilisateurs. Sur le territoire, c’est un lieu où les gens, toujours les mêmes, ont l’habitude d’aller. Ce lieu existe grâce aux usages.

Comment est apparue cette notion de “tiers-lieu” ?

G. K. Il y a des ancêtres au tiers-lieu : le forum romain, par exemple. Les écrivains auparavant se rencontraient dans les cafés, il y avait des repas professionnels pour conclure des affaires… Le travail collaboratif existait, les réseaux aussi, mais nous n’étions pas sensibilisés à cette question. Aujourd’hui, nous portons une attention particulière au tiers-lieu, car il correspond bien à l’évolution de la société contemporaine qui valorise à la fois le travail créatif des individus et leur coopération dans le cadre de réseaux, tout ceci favorisé par les technologies du numérique. Mais l’importance des réseaux dans l’économie a déjà été étudiée au début du siècle dernier par certains des pères fondateurs de la sociologie. Par exemple, Max Weber a travaillé sur les sectes protestantes en Amérique et a révélé l’importance des réseaux de ces communautés dans la vie économique. Le tiers-lieu s’appuie, lui aussi, sur le principe que nous avons besoin les uns des autres pour réussir dans notre domaine professionnel.

Comment les usagers des espaces collaboratifs interagissent-ils entre eux ?

G. K. La question est de savoir si les personnes qui fréquentent ces lieux vont être incitées à travailler ensemble, à entrer dans des coopérations concrètes, ou si elles vont simplement se côtoyer. Dans ces espaces, les parcours sont parfois très divers et il peut y avoir une limite aux possibilités de collaborer. On a affaire à des travailleurs qui montrent des comportements très individualistes. Ils sont souvent bien insérés dans leur propre réseau et qui n’ont pas forcément besoin de bénéficier des contacts et des compétences des autres. Dans un espace de coworking où la composition des usagers est hétérogène et l’activité de chacun très spécifique, on ne trouve pas toujours des personnes avec qui développer de nouvelles collaborations. De plus, travailler en réseau favorise le développement des jeux d’acteurs, de pouvoir. On ne partage pas toujours son réseau très facilement, surtout quand cela touche au cœur de métier.

Vous vous intéressez spécifiquement aux espaces de travail collaboratif en zone périurbaine, voire rurale, dans les villes moyennes et les petites communes.

G. K. Oui. Les espaces de travail collaboratifs ont d’abord émergé dans les grands centres urbains, comme San Francisco. La nouveauté, c’est que ce phénomène se diffuse aujourd’hui partout. Il a essaimé vers les petites villes et les zones rurales. Notre projet est financé dans le cadre d’un axe de recherche qui porte sur la mobilité et les systèmes urbains durables. Différents thèmes nous intéressent pour comprendre le rôle de ces espaces sur le territoire. Ils drainent notamment sur ces territoires une population particulière. Nous prenons en compte les caractéristiques et les trajectoires géographiques et sociales des utilisateurs et des fondateurs, nous les interrogeons sur leur projet professionnel, leurs pratiques de mobilité, leur projection sur l’avenir, leur cohabitation avec les populations sur place...

Avez-vous pu dégager certaines spécificités concernant les usagers de ces espaces?

G. K. C’est une population que l’on peut qualifier de privilégiée socialement (mais pas forcément économiquement) car elle est bien éduquée et elle a les moyens de décider quand, où, et comment travailler. La mobilité lui est familière et ne lui fait pas peur parce qu’elle est maîtrisée. Cette culture de la mobilité est très différente de celle des Gilets jaunes. D’un côté, on trouve une population établie sur le territoire dont on essaie de changer le mode de vie par des taxes, à qui l’on dit qu’elle ne pourra pas continuer de se déplacer comme elle le fait actuellement, qu’elle ne pourra plus avoir un véhicule par personne, etc… Cette population réagit, se défend, manifeste.  De l’autre côté, on a affaire à une minorité de gens très différents qui sont au contraire à la recherche d’un nouveau mode de vie. Il s’agit souvent d’anciens urbains, - des trentenaires -, qui ont fait leurs études à Paris, y ont vécu et ont su en apprécier l’infrastructure très riche. Ils en ont assez de la grande ville, des bouchons, de la pollution. Ils maîtrisent les outils numériques et, en même temps, ils ont grandi en entendant le discours catastrophique portant sur l’écologie. Ils s’installent sur le territoire en toute connaissance de cause. Ils savent qu’il y a de moins en moins de services publics, de moins en moins de commerces de proximité. Ils réfléchissent à leurs choix de mobilité et sont en mesure de remplacer beaucoup de leurs déplacements physiques par la mobilité virtuelle. Cette minorité est au cœur de notre projet, elle jouera peut-être un rôle pionnier dans les pratiques sur le territoire.