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Interview

Inégalités et écueils du multiculturalisme en Amérique latine

Oscar Quintero est un ancien étudiant de Rennes 2, docteur en sociologie, il enseigne depuis 2014 à l’Universidad Nacional de Colombia. Il est revenu à Rennes du 15 janvier au 15 février 2019, au sein du laboratoire ESO, comme professeur invité de la Chaire des Amériques.

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Oscar Quintero

Oscar Quintero est un ancien étudiant de Rennes 2, docteur en sociologie, il enseigne depuis 2014 à l’Universidad Nacional de Colombia, où il dirige des études sur les inégalités hommes-femmes à l’université, le harcèlement sexuel et les violences sexistes et de genre. Ses recherches portent sur les processus de construction et reproduction des inégalités sociales, notamment dans le milieu éducatif, à partir d’une perspective intersectionnelle des systèmes de domination sociale tels que la classe sociale, le genre, l’ethnicité, entre autres. Il est revenu à Rennes du 15 janvier au 15 février 2019, au sein du laboratoire ESO, comme professeur invité de la Chaire des Amériques.

Il y a 15 ans, vous mettiez les pieds sur le sol français pour la première fois. Vous revenez en tant que professeur invité par l’université Rennes 2.

Oscar Quintero. À l'époque, j’avais le choix entre faire un master à Paris ou à Rennes. J’ai choisi Rennes, où il y avait moins d’étudiants hispanophones et où le niveau de vie était plus abordable. Je me réjouis toujours d’avoir pris cette décision.

En tant qu’ancien étudiant étranger, que pensez-vous de la hausse des frais d’inscription décidée par le gouvernement français pour les étudiants extra-communautaires?

O. Q. Cette mesure va bien sûr limiter l'accès des étudiants internationaux à l’enseignement supérieur en France, elle aura probablement pour effet de limiter la diversité des nationalités représentées dans les universités françaises. Personnellement, je n’avais pas les moyens d’étudier à l’étranger : j’ai pu le faire grâce aux aides du gouvernement français. Aujourd’hui, je parle français, j’ai développé un réseau professionnel en France et j’ai mis en place des collaborations avec mes homologues français pour faire avancer la recherche.

Vous avez donné une conférence à Rennes 2 sur les enjeux du multiculturalisme en Amérique latine. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

O. Q. En Amérique latine, à partir des années 1980-1990, il y a eu un virage multiculturel, perçu à l’époque comme progressiste et innovant : une réponse à la promesse démocratique des années 1980 avec la chute des dictatures. En réalité, il y a un décalage entre le discours et la réalité. Les inégalités sociales ont perduré et affectent, aujourd’hui encore, en premier lieu les minorités ethniques.

Quelle était la situation de la Colombie avant ce virage de la fin du XXe siècle?

O. Q.  La Colombie est un pays qui s’est construit au début du XIXe siècle, après la guerre d'indépendance. Comme en Europe, on a voulu un État universaliste, fondé sur les principes d'égalité et de liberté, mais, derrière le discours sur le métissage, il y avait l’idéal implicite d’un blanchiment de la population, qui reléguait les populations noire et indigène en bas de l’échelle sociale. À partir des années 1980, plusieurs mouvements et la déclaration de l’Onu sur la défense des peuples autochtones ont permis un virage multiculturel, mais celui-ci s’est fait en parallèle de la montée des politiques néolibérales...

Ces inégalités sont particulièrement visibles dans l’accès à l’enseignement supérieur.

O. Q. L’État a pris des mesures de discrimination positive au moment du changement multiculturel, mais leurs effets sont limités. Les inégalités structurelles empêchent toujours l’accès à l’enseignement supérieur des communautés indigène ou afro-colombienne. Il faudrait un vrai investissement politique et économique pour  changer les choses. En outre, le racisme est encore présent dans les universités.

Pendant votre thèse, vous avez fait une étude comparative sur le racisme vécu par les étudiants noirs en France et en Colombie. Quels sont les constats que vous avez faits ?

O. Q. J’ai été influencé par les travaux de Philomena Essed, une chercheure des Pays-Bas, d’origine surinamaise  qui a développé le concept de « racisme au quotidien ». Cette forme de racisme peut être difficile à déceler, car relativement discret : il ne repose pas sur des insultes ou des violences. C’est un racisme qui repose sur des préjugés et une vision stéréotypée des populations noires. Or j’ai observé que ce racisme quotidien était bien présent dans les universités françaises comme dans les universités colombiennes, même si les préjugés peuvent être un peu différents d’un pays à l’autre. En France, les étudiants noirs sont perçus comme des étrangers : on n’imagine pas qu’ils puissent être français. En Colombie, d’autres préjugés dominent, qui relèvent de l’ « exotisation » culturelle : les étudiants noirs seraient de bons danseurs, seraient joyeux, sympas, etc. C’est une mauvaise façon de comprendre le multiculturalisme.