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Interview

Laure Catherin : "Le théâtre est un des moyens de sublimer les situations banales de violence”

Laure Catherin est à l’affiche de “Béquille/Comment j’ai taillé mon tronc pour en faire des copeaux”, spectacle qu’elle a écrit et mis en scène. Elle le jouera le 4 novembre 2020 en amphi B8, campus Villejean, à l’occasion de la Journée nationale de lutte contre le harcèlement scolaire.

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Laure Catherin

Pourquoi ce titre “Béquille/Comment j’ai taillé mon tronc pour en faire des copeaux”?

Laure Catherin Le spectacle tourne autour de la métaphore de la béquille, c’est-à-dire des stratégies de défense que l’on élabore en grandissant et que l’on utilise dans certaines situations. C’est un récit au “je”. On suit le parcours de la narratrice qui se construit sans cesse des béquilles et s’imagine elle-même dans trente ans juchée sur une montagne de béquilles. L’idée, c’est de prendre de la distance, de changer de perspective et de considérer la montagne de copeaux qu’elle a généré en taillant ses béquilles.“Copeaux”, c’est aussi une référence à l’un des personnages, madame Copeau, institutrice de CE2.

Qui est la narratrice ? Pourquoi l’avoir appelée Chou-fleur ?

L. C. Le Chou-fleur, c’est le surnom qu’on lui a donné dans les cours de récré, petite, et qui était dû au casque de cheveux qu’elle avait. La narratrice est à l’orée de l’âge adulte et elle considère les schémas de répétition dans lesquels elle est embourbée. Pour changer la trajectoire des choses, elle se demande ce qu’elle porte déjà en elle comme déterminismes, quelles sont les béquilles sur lesquelles elle a déjà pris l’habitude de s’appuyer, qu’est-ce qui fait d’elle une future “vieux con” (titre d’un chapitre du spectacle), quelles sont les attitudes de protection qu’elle a adoptées face à la vie et qui la définissent déjà.

Quelles sont les béquilles que la narratrice mobilise ?

L. C. Il y a en a deux principalement. La narratrice transforme les situations par l’imaginaire pour les rendre drôles, elle prend de la distance, cherche à voir leur côté absurde et à rire des situations offensantes. Son autre béquille, c’est de “lever le menton pour rester digne”, faire comme si rien ne l’avait atteinte. Une fois qu’elle a identifié ses béquilles, le fil du récit se déroule et des souvenirs remontent. Elle se remémore dans quelles situations ces béquilles sont apparues et quand et comment elle a continué de s’en servir.

Il est question également de harcèlement moral dans le spectacle.

L. C. C’est en effet dans les situations les plus banales de harcèlement moral que la narratrice utilise ses béquilles. Cela peut commencer avec un oncle qui ne peut pas s’empêcher à chaque fois qu’il voit sa nièce de lâcher une remarque gratuite. C’est une forme de violence gratuite, dont on comprend qu’elle peut se répéter sur une personne donnée et qu’elle peut grossir jusqu’à prendre des proportions démesurées et envenimer profondément la relation. Peu de récits disent comment s’en sortir. Il s’agit d’une violence non physique mais dont les conséquences sont réelles sur la personne qui la subit. Chou-fleur se considère au départ comme quelqu’un de non violent, mais elle s’aperçoit qu’il y a aussi en elle une part de violence, révélée par les situations de harcèlement qu’elle a vécues.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de monter ce spectacle, autour de cette thématique?

L. C. Mon amour du théâtre se retrouve dans ce spectacle : cela parle d’évasion par l’imaginaire, de projection dans de nombreux personnages… Le théâtre est un des moyens de sublimer ces situations banales de violence. J’avais envie de créer le personnage d’une femme, qui prend en charge la narration de ces histoires-là : comment ai-je découvert ma propre part de violence ? Comment existe-t-elle ? On a beaucoup de mal, dans notre société, à faire face à notre propre violence : pourquoi ai-je dérapé ? Actuellement, on parle des violences policières et on voit que l’on est dans une situation de déni monstrueux, mais c’est une vraie question. La violence a été commise, elle a été reçue, transmise. Qu’est-ce qu’on en fait ? 

Vous êtes intervenue dans la prison de femmes de Rennes. Cette expérience a-t-elle nourri votre réflexion ?

L. C. Oui. J’étais là comme co-intervenante pour faire quelque chose d’artistique avec ces femmes, pas pour me substituer à la justice. Mon travail d’actrice se situe dans l’empathie. L’empathie n’empêche pas d’avoir des limites morales, évidemment. Mais en entendant les situations qu’elles pouvaient raconter, de nombreuses fois s’est posée la question : si je m’étais retrouvée à leur place, qu’est-ce que j’aurais fait ? Je ne sais pas de quoi je suis capable.

Votre spectacle s’adresse plus particulièrement aux lycéens et aux jeunes adultes. Pourquoi ?

L. C.  C'est un moment où la confrontation à l'altérité est encore possible et même obligatoire. Parallèlement, l'école concentre des situations de harcèlement moral parce qu'on est en pleine construction, et la question des débordements se pose vraiment. Après, on a plus la possibilité illusoire de céder à la tentation de se bunkeriser avec des gens dont on pense qu'ils sont pareils.

 

Béquille/Comment j’ai taillé mon tronc pour en faire des copeaux
Texte, mise en scène et jeu : Laure Catherin
Collaboration artistique et jeu en alternance : Christophe Grégoire et Gaëtan Vettier
Le texte Béquille / Comment j’ai taillé mon tronc pour en faire des copeaux est lauréat ARTCENA de l’Aide nationale à la création de Textes dramatiques de mai 2019 dans la catégorie Encouragements.