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Olivia Gay, photographe « des femmes debout »

Après les ouvrières et les caissières, dont vous pouvez encore voir les photographies sur le campus Villejean jusqu’au 10 décembre 2021, l’artiste se penchera en 2022 sur la représentation des chercheuses avec une série réalisée à Rennes 2.

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portrait Olivia Gay
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La photographe Olivia Gay.

Pour celles et ceux qui nont pas encore eu loccasion de le voir, pouvez-vous présenter votre travail exposé actuellement ?

Cest un ensemble de photos de femmes à leur poste de travail : à lusine, à la caisse du supermarché, ou sur leurs propres terres quand il sagit dagricultrices. Elles ont été réalisées à des périodes différentes durant une dizaine dannées, bien avant #MeToo et tout ce qui a fini par éclater, mais on voit une tension intérieure, tue, et des femmes qui résistent grâce à leur activité. Cest une manière de montrer des femmes debout, comme François Ruffin avec son film Debout les femmes - que je viens de voir et que je vous conseille !

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photo Olivia Gay

Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à ces femmes ?

Jai quitté Paris au début des années 2000 pour minstaller dans lOrne. Après avoir grandi en ville, notamment aux États-Unis, je me suis retrouvée dans cet environnement que je navais jamais connu, entourée dun certain vide. Je travaillais pour la presse à ce moment-là, je suis donc allée à la recherche de sujets et cest comme ça que jai commencé, de fil en aiguille, à photographier des femmes. J’écoutais ce quelles me racontaient de leur vie, leurs difficultés à trouver un travail, à le garder aussi puisqu’à partir de 2008 de nombreuses usines ont commencer à fermer. Jai été invitée par une voisine à rencontrer ses collègues lors dun piquet de grève, et cest en discutant avec elles que jai découvert ce que c’était de vivre en tant quouvrière. Cest un mot très fort qui a une connotation négative, qui enferme et peut être très violent ; toutes trouvaient dautres formules pour l’éviter ou disaient : « Ya pas pire, on a honte, on est considérées comme le bas par la société, etc. » Lidée était de créer à partir de ce mot « ouvrière », des images, au sens esthétique (lumière, couleurs, etc.), des photographies-peintures empreintes dhistoire de lart, et de jouer sur le contraste pour montrer quil est possible dy trouver quand même une certaine beauté. Il y a aussi des photos de dentellières dAlençon : un métier considéré comme plus noble, très valorisé, qui renvoie à des savoir-faire anciens… et dont le salaire est pourtant le même qu’à lusine.

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légende photo Olivia Gay

Les femmes que vous photographiez ne font donc pas que poser, elles sont partie prenante dans votre processus ?

La photographie est beaucoup plus riche à partir du moment où on invite la personne concernée à prendre place, à participer à la construction des images. Donc bien sûr, cest un travail qui part delles et des nombreux échanges sur la façon dont elles avaient envie d’être montrées. Je sentais quil y avait une fierté à être regardées au travail, quel que soit le domaine, à être vues dans ce soin quelles portent à leur ouvrage, quoi quelles fassent. Et puis jai aussi passé du temps avec elles pour comprendre leurs vies, du temps entre les prises de vues pour boire le café le matin, faire une pause cigarette ou fêter un anniversaire.

Un jour, jai gagné un prix à l’étranger et je me suis retrouvée dans la suite dun hôtel 4 étoiles… parce que javais photographié des femmes ouvrières. Ce nest pas du tout la raison pour laquelle javais fait ces images ! Ça a renforcé encore plus ma détermination à comprendre ce que peut produire la photo. À quoi, à qui ça sert ? Limage, ce nest pas seulement une trace, cest ce qui nous relie à la personne photographiée. Limage, cest la relation humaine en elle-même. Pour moi, la photo mène de la compréhension à laction.

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photo Olivia Gay

Cest ce que vous appelez la « photographie compréhensive » ?

Oui. On pense que limage est seulement un instant, quelque chose de fini, mais pour moi cest surtout une durée. À travers la photo, la relation – aux autres, humain·e·s ou non, à ce qui nous entoure – reste vivante, devient éternelle, et ces relations sont ce quon a de plus important sur terre. Cest pour ça que la photo est souvent associée à la mort, à la disparition ou à labsence. En ce moment, je travaille auprès d’infirmièr.e.s à domicile dans le Tarn et une femme de 92 ans ma dit justement une phrase qui ma marquée à ce sujet. Elle me faisait visiter dans son salon ses photos de famille posées sur le buffet ou accrochées au mur, en mexpliquant pourquoi elle les avait agencées de cette manière, comme si elle me faisait visiter son musée à elle. Puis elle ma dit : « Et oui, à la fin, c’est tout ce qu’il nous reste, les photos ! » Les photos sont la mémoire vive, vivante.

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légende photo Olivia Gay

Vous êtes engagée dans le programme doctoral de recherche et de création artistiques RADIAN, porté depuis 2018 par l’ésam Caen/Cherbourg. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?

Cest loccasion pour moi de revenir sur le travail accompli jusqu’ici, sur lequel je n’avais pas encore trouvé le temps de réfléchir. Lenjeu de ce doctorat est de créer une oeuvre et de produire un journal de bord et un écrit théorique. Mon projet de recherche s’intitule : « Women at work, Pour une photographie compréhensive », et mon projet de création portera sur le travail en cours avec une petite équipe dinfirmières qui travaillent à domicile en milieu rural, dans une commune du Tarn de1300 habitant·e·s. Comme pour chaque projet, il y a une restitution sur place, des échanges avec les personnes concernées (les infirmières, les patients et leurs familles, les habitants). Deux expositions sur place ont déjà eu lieu. Une prochaine est prévue pour rayonner plus largement, de ce microcosme au reste de la communauté humaine.

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photo Olivia Gay

Quels sont vos projets à venir ?

Je vais photographier des chercheuses en sciences de la nature et sciences formelles à luniversité de Caen, et poursuivre à Rennes 2 avec des chercheuses en sciences humaines et sociales. Cest un domaine que je ne connais pas du tout, même si je suis doctorante donc chercheuse moi aussi. Que met-on derrière ce mot ? Quest-ce que ça induit sur la vie professionnelle et aussi privée ? Comme pour chaque projet, jy vais à laveugle – paradoxal pour une photographe ! et ça me laisse toute la place pour découvrir et inventer des images, au-delà de la femme en blouse blanche avec sa pipette pour les scientifiques. Des masterclass sont aussi prévues, dans le cadre des programmes sur l’égalité femmes-hommes, pour se questionner sur la visibilité des chercheuses : pourquoi sont-elles moins vues et comment les montrer ?

Vous êtes chercheuse à Rennes 2 et intéressée pour prendre part à ce projet ? Contactez avant le 8 décembre 2021 Sarah Dessaint, chargée de mission égalité, par mail : sarah.dessaint [at] univ-rennes2.fr