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Interview

Rencontre avec un chercheur : Yves Defrance

Chapô

Yves Defrance est ethnomusicologue HDR et enseignant de culture et langue bretonnes à l’université Rennes 2. Il a codirigé le Centre de formation des musiciens intervenants (CFMI) de 2000 à 2012.

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Yves Defrance lors d'un voyage avec les étudiants du CFMI
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Yves Defrance est ethnomusicologue HDR et enseignant de culture et langue bretonnes à l’université Rennes 2. Il a codirigé le Centre de formation des musiciens intervenants (CFMI) de 2000 à 2012. Depuis seize ans, il emmène les étudiant·e·s de 2e année en voyage au quatre coins du globe pour enrichir leur vision du monde et de la musique.

Quel est l’objectif de ces voyages que vous organisez depuis 2002 ?

Yves Defrance Il s’agit de découvrir des musiques vivantes dans leur contexte et d’être en attitude d’échange par la musique. Ces voyages permettent de mettre en pratique nos cours d’ethnomusicologie. Pour donner un sens à cette formation, depuis 20 ans, j’ai développé la notion d’ethnomusicologie appliquée. Il n’est pas question de voler la culture de l’autre et d’en faire des thèses à la maison. Il s’agit d’échanger, de discuter, de donner.  

Comment cela se traduit-il sur place ?

Y. D. Nous jouons, nous intervenons dans les écoles. Nous rencontrons des étudiants et des pédagogues, des maîtres de la transmission orale avec lesquels nous travaillons leur musique. Les étudiants se retrouvent en contact direct avec la population. Ils ne viennent pas simplement faire leur stage. Quand c’est possible, ils sont hébergés dans des familles.  

Comment choisissez-vous les destinations ?

Y. D. Nous sommes contraints par la période et donc le climat du pays de notre destination : pour des raisons de calendrier universitaire le voyage doit se faire entre Noël et Pâques. L’autre critère déterminant est celui de la qualité musicale et culturelle du pays. C’est au Mali que nous avons fait le premier voyage, puis nous sommes repartis chaque année. Nous sommes allés en Espagne, au Maroc, en Asie, en Amérique du sud, aux États-Unis (en Louisiane)... Je fais un très gros travail de préparation en amont, pendant plusieurs mois. Un planning détaillé est établi avant le départ et affiné sur le terrain selon les opportunités d’assister à des fêtes rituelles et événements culturels.  

Quels sont les enseignements que tirent les étudiant·e·s de cette expérience ?

Y. D. Ils sont confrontés à d’autres conditions de vie… Le choc est à la fois thermique, alimentaire et culturel. C’est une goutte d’eau dans l’océan, mais ils voient le monde différemment en rentrant. Ils se sentent plus intimement concernés par les événements qui se passent ailleurs sur la planète. Ils découvrent aussi d’autres façons de concevoir la musique. Grâce à leur voix, à leur instrument, ils prennent suffisamment confiance en eux pour aller à la rencontre des peuples autochtones. À leur retour, ils portent la musique du pays dont ils reviennent et leurs élèves voient ce pays à travers eux. Ils sont plus pertinents dans leur enseignement qui est basé sur l’oralité et non sur le solfège. Il faut savoir écouter, observer et avoir de l’audace pour jouer au pied levé et surmonter l’appréhension de l’absence de partition. Les étudiants développent ces capacités lors de ce voyage et s’approprient ainsi la pratique artistique dans l’instant.  

Ces voyages sont fondés sur l’échange. Qu’apportez-vous aux personnes qui vous accueillent ?

Y. D. Les étudiants donnent de leur temps pour s’intéresser aux enfants, les faire progresser. Les étrangers découvrent que l’on peut faire de la musique à l’école et parfois, ils postulent chez nous pour venir suivre une formation à Rennes à l’issue ou en écho au voyage que nous avons fait chez eux. Grâce à la musique, on peut être assez facilement en contact avec des gens culturellement ou socialement éloignés. Au Laos, nous sommes allés dans un village Hmong où il n’y avait rien de ce que nous avons l’habitude de côtoyer à Rennes : ni rue, ni commerce, ni place. Les étudiants ne savaient pas où ils allaient dormir. Ce soir-là, on a tué le cochon, on a chanté ensemble un chant polyphonique a cappella. C’était d’une beauté magique dans le silence de la nuit tropicale.  

 

2018, la Colombie

Sol de lluvia de Yves Defrance on Vimeo.

"Sol de lluvia" est le dernier film réalisé par Yves Defrance au retour du voyage en Colombie au printemps 2018.