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Interview

Les Transversales 2020, une édition pas comme les autres !

Le festival Transversales a fêté ses 10 ans en chansons ! Entretien avec les programmatrices, Marianne Di Benedetto et Gaëlle Debeaux, enseignantes-chercheuses en Lettres.

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Marianne Di Benedetto et Gaëlle Debeaux, programmatrices du festival Transversales
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Marianne Di Benedetto et Gaëlle Debeaux, programmatrices du festival Transversales

Cette édition était l’occasion de rencontrer et d’écouter des artistes, d’entendre, analyser et partager des oeuvres, de participer à des ateliers d’écriture, de (re)découvrir des films… tout en interrogeant “la chanson”, ce singulier à la fois si évident et si difficile à cerner, ainsi que les diverses étiquettes qui lui sont habituellement associées : populaire, littéraire, traditionnelle, poétique, pop, folk… Bien que les directs des Transversales confinées soient finis, quelques contenus mis en ligne viendront ponctuer le reste de l’année. On en profite pour faire un tour d’horizon de cette édition avec les programmatrices du festival, Marianne Di Benedetto et Gaëlle Debeaux, enseignantes-chercheuses au département des Lettres de l’Université Rennes 2.

Le festival en version confinée est désormais terminé. Que retenez-vous des Transversales 2020 ? Qu’y avez-vous appris ?

Gaëlle Debeaux. J’ai personnellement beaucoup appris lors de la préparation et pendant cette semaine réinventée de l’édition 2020 consacrée à la chanson : ma collègue co-organisatrice Marianne Di Benedetto, spécialiste de cette question, nous a permis, aux étudiant·e·s, au public et à moi, d’avoir accès à des éclairages passionnants sur cet objet hybride, à la croisée des pratiques artistiques, qu’est la chanson. J’ai énormément appris (sur la chanson traditionnelle, ses formes et ses usages grâce à l’intervention de Marc Clérivet, sur l’existence de querelles autour de la définition même de ce qu’est la chanson – plus on y pense, moins on parvient à en déterminer les contours !), j’ai découvert de nombreux·ses artistes grâce à la playlist collaborative que nous avons élaborée avec les étudiant·e·s. Mais ce que je retiendrai surtout, c’est la très belle découverte du Hall de la Chanson, Centre National du Patrimoine de la Chanson : il s’agit d’un théâtre école situé à Paris, dans le Parc de la Villette, grâce auquel nous avons pu assister virtuellement à deux conférences chantées (sur les violences faites aux femmes dans la chanson, et sur le parlé-chanté, ancêtre du rap et du slam). Je vous conseille d’aller faire un tour sur le site du Hall de la Chanson : vous y retrouverez plein de ressources complémentaires autour de grandes et grands artistes (dont la très regrettée Anne Sylvestre…) !

Marianne Di Benedetto. Le festival confiné a été une belle réussite et cela nous réjouit d’autant plus que tout ce qui s’est passé pendant ces quatre jours restera disponible en ligne sans limite de temps, sur notre site et la nouvelle chaîne YouTube du festival. Par ailleurs, quelques événements ont également été reportés au printemps 2021, ce qui devrait permettre de prolonger la fête ! Pour moi qui suis actuellement doctorante et enseignante depuis peu, ces Transversales ont été une très riche expérience humaine, artistique, scientifique et pédagogique : avoir l’occasion de travailler en étroite collaboration avec une collègue maîtresse de conférences aussi exceptionnelle que Gaëlle, des étudiant·e·s si enthousiastes et investi·e·s et autant de partenaires et invité·e·s passionnant·e·s a été enrichissant sur tous les plans. En tant que « spécialiste en devenir », j’ai pu mettre à l’épreuve mes réflexions et recherches sur la chanson de manière inédite, apprendre beaucoup, vivre des échanges et des expériences esthétiques inédites et développer d’une nouvelle manière mon goût pour la transmission et la médiation. Quelle chance!

Comment avez-vous construit la programmation de cette édition anniversaire sur le thème “Chanson, chansons” ?

G. D. Pour cette édition, nous avions décidé dès le départ de prolonger des expérimentations menées pendant l’édition 2019, c’est-à-dire le fait d’associer étroitement conférences, rencontres et tables rondes à des activités de mise en pratique. Nous avons donc pu proposer à notre public (des étudiant·e·s de l’Université Rennes 2 au-delà du seul département Lettres, mais aussi à un public extérieur) des ateliers d’écriture et de création : nous en avions trois, un en deux temps avec Gaël Faun et Rebecca Rouge autour de la création aléatoire de chansons, qui a partiellement pu avoir lieu en présentiel, un « one-shot » avec Juliette Thomas et son atelier Les Mots Dits, et un atelier plutôt de type « master class », sur un temps plus long, en partenariat avec la Maison de la Poésie de Rennes et mené par le poète Samuel Rochery. Notre grande joie, c’est qu’ils ont pu tous les trois se tenir malgré la situation, et moyennant une bascule numérique. Nous avons pu avoir un aperçu des productions, qui seront valorisées dans les mois à venir : on vous promet de belles surprises ! Outre ce choix de renforcer la dimension pratique, d’expérimentation du festival (qui est un vrai facteur d’adhésion, et qui je crois a permis de maintenir du lien malgré le confinement), nous avions aussi fait le choix cette année de laisser encore plus de place aux étudiant·e·s et ancien·ne·s étudiant·e·s participant avec nous à l’organisation du festival : ces étudiant·e·s ont pu être force de proposition, et par exemple le projet « Chansons en partitions », tout comme celui autour des Comédies musicales émanent très directement du travail de Rebecca Rouge, étudiante en master 2 de Littérature générale et comparée, et de celui de Marion Ignace (également en M2 LGC) et de Maëlla Jacquinet (ancienne étudiante du master LGC et actuellement en M2 Médiation du spectacle vivant à l’ère du numérique) ; elles ont pu encadrer les étudiant·e·s de M1 du master LGC intéressé·e·s par leurs projets, et cela a été une très belle expérience, dont on peut déjà voir une partie du résultat sur le site du festival !

M. D. B. Pour compléter la riche réponse de Gaëlle, j’ajouterai simplement que la programmation s’est construite collectivement d’une manière très stimulante : à partir d’un thème très étroitement lié à mes sujets de recherche personnels, nous avons vu bourgeonner des réflexions et des propositions variées, toutes plus réjouissantes les unes que les autres. Cela a permis de créer une programmation plurielle et riche sur la chanson, à l’image de la diversité des approches possibles de cet art. Avec les étudiant·e·s, bénévoles, artistes, institutions partenaires... nous avons tout imaginé et construit ensemble, depuis le projet initial jusqu’aux diverses réinventions numériques.

Pouvez-vous nous parler de votre collaboration avec le Hall de la chanson (Centre National du Patrimoine de la Chanson) ?

G. D. Je laisserai davantage Marianne s’exprimer sur ce point, car elle connait très bien cette structure pour y avoir travaillé pendant deux ans. Pour ma part, comme je le disais plus haut, cela a été une superbe découverte ! Je retiens les talents de chanteurs et de médiateurs de Serge Hureau et Olivier Hussenet, et les prouesses d’Ivica Bogdanic, l’accordéoniste, et de Maïa Foucault, chanteuse et interprète qui a notamment magnifiquement incarné « Juste une femme » d’Anne Sylvestre.

M. D. B. Etant donnée la thématique de cette 10e édition, cette collaboration s’est imposée à nous comme une évidence, et elle a été effectivement favorisée par le fait que j’ai eu la chance de travailler au sein de cette belle institution, unique en France, en 2017 et 2018 (avant ma thèse). Ensemble, nous avons créé et organisé deux « universités-chantées », des festivals d’un genre un peu spécial ayant beaucoup de points communs avec les Transversales : les Journées Anne Sylvestre & Barbara puis les Journées Mai 68 et la chanson [avant-pendant-après]. Le Hall de la chanson est aujourd’hui un centre national très dynamique, devenu aussi théâtre-école depuis plus de deux ans : dédié au patrimoine et au matrimoine de la chanson, il s’agit d’un lieu de création où la revisite du vaste répertoire francophone (et en langues de France) est à l’honneur. N’hésitez pas à consulter leur site et à les suivre sur les réseaux sociaux pour en savoir plus. Dans le cadre des Transversales 2020, cette collaboration a permis de faire (re)découvrir le travail du Hall à un public rennais et encore bien au-delà de Paris, notamment à travers un de leurs "formats" de prédilection, la "conférence-chantée". Les thématiques que nous leur avons proposées (les violences faites aux femmes, puis le rap et le slam) leur ont tout de suite parlé et ils s’en ont emparé avec brio : encore un immense merci et bravo aux artistes, Serge Hureau, Olivier Hussenet, Maïa Foucault et Ivica Bogdanic ! Enfin, si le confinement ne l’avait pas empêché, nous aurions également pu les accueillir au TNB pour un « café-chantant » de clôture du festival, où nous aurions chanté toutes et tous ensemble un répertoire « spécial Ouest », sous la houlette de Olivier Hussenet et accompagné·es en direct par l’accordéon d’Ivica Bogdanic. Une prochaine fois peut-être !

Quelques mots sur l’un des événements de cette programmation qui vous a particulièrement marqué ?

G. D. Je dois dire que j’ai été portée par les trois directs que nous avons pu maintenir – une vraie bouffée d’oxygène pendant le confinement et à la fin d’un semestre qui, il faut bien le dire, est assez infernal tant pour les étudiant·e·s que pour les enseignant·e·s et les personnels de l’université… Je retiendrai deux moments que j’ai trouvés très forts, parce qu’ils ont remis en cause pour moi l’idée que le distanciel, le numérique ne permettrait pas de moments chaleureux, de partage. Il s’agit de l’interprétation à trois voix qu’ont proposé Serge Hureau, Maïa Foucault et Olivier Hussenet de l’Hymne des femmes en clôture de la conférence chantée sur les violences faites aux femmes dans la chanson (le mercredi 25 novembre, dans le cadre de la journée mondiale de lutte contre les violences faites aux femmes), que vous pouvez d’ailleurs retrouver sur notre chaîne YouTube : cela a été un moment incroyable, nous sommes nombreux·ses à avoir eu la chair de poule voire les larmes aux yeux derrière nos écrans ! Et puis je retiendrai aussi la très grande générosité d’Albin de la Simone, qui nous a invité·e·s dans son salon le temps d’une rencontre en direct et sur zoom le samedi 28 novembre : la discussion a été passionnante, et nous avons même eu la chance de pouvoir l’entendre chanter deux chansons, dont une inédite dédiée à sa maman. Un très beau moment, là encore, que vous pourrez bientôt retrouver sur les réseaux des Champs Libres, qui étaient notre partenaire pour cet événement.

M. D. B. Comme Gaëlle, j’ai été très émue par les trois directs que nous avons pu maintenir, notamment parce qu’ils ont participé à me faire changer d’avis sur les événements culturels numériques : si je continue évidemment à préférer le spectacle vivant, le « live », la coprésence physique qui me manquent beaucoup et qu’il faut vraiment soutenir en cette période difficile, il était néanmoins très réjouissant de pouvoir partager de tels moments d’émotion et de réflexion en dépit du confinement. Les retours du public et des étudiant·e·s, via le tchat pendant ces directs mais aussi au-delà, nous confortent dans l’idée que cette réinvention numérique n’était pas qu’un pis-aller et qu’il est possible d’inventer de belles choses ensemble, même dans un contexte compliqué.

Avez-vous déjà des envies concernant l’édition #11 des Transversales ?

G. D. Nous en avons beaucoup ! Depuis cette année, une association culturelle rassemblant les étudiant·e·s souhaitant s’impliquer dans l’organisation du festival, et les enseignant·e·s porteur·se·s du projet, a vu le jour : dans ce cadre, nous allons organiser d’ici la fin janvier une réunion afin de faire émerger les propositions pour la prochaine édition. Nous souhaitons que la thématique provienne, cette fois-ci, très directement des suggestions collectives, pour favoriser encore davantage l’implication étudiante dans le projet. Plusieurs pistes sont déjà sur la table : littérature et danse, littérature et jeux vidéo, littérature et saveurs… En ce qui me concerne, j’ai une petite liste d’idées et d’envies : j’espère que toutes ces énergies sauront faire vivre encore longtemps le festival Transversales !

M. D. B. Connaissant l’enthousiasme et l’imagination des membres de l’association, de plus en plus nombreux·ses, je n’ai qu’une envie : découvrir leurs propositions et voir ce qui va être créé à partir de là au cours des mois à venir !