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« Des vies mémorables » : une journée d’études dédiée aux archives familiales ordinaires

Lettres, journaux intimes, agendas… Qui conserve ces documents et pourquoi ? Chercheurs et chercheuses de l’intime, toutes disciplines confondues, se rassembleront le 5 mai 2022 pour réfléchir ensemble à cette question lors d’un temps de travail co-organisé par Caroline Muller, maîtresse de conférences en histoire contemporaine et membre de l’unité de recherche Tempora. 

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affiche journée d'études des vies mémorables

Comment est née l’idée de cette journée d’études ?

Caroline Muller : En tant que spécialiste des questions de genre et de catholicisme au XIXe siècle, j’ai l’habitude de travailler sur les pratiques d’écriture personnelle et d’archives de soi. Correspondances et journaux intimes sont des documents que j’étudie au quotidien pour mes recherches. Mais c’est une histoire sensible qui est à l’origine de cette journée d’études. J’ai perdu ma mère brutalement l’année dernière, et quelques semaines plus tard, j’ai récupéré une boîte qui contenait les archives de ma mère et de ma grand-mère. Son contenu a déclenché une profonde réflexion personnelle : comment ont été choisis ces documents ? Par qui ? Selon quel(s) projet(s) ont-ils été conservés ? J’ai lancé une série de billets de blog, appelée « Registre de présence » comme s’intitulait l’agenda de ma grand-mère. J’ai eu de nombreux retours de personnes intéressées, dont mon collègue et ami Nicolas Guyard de Montpellier 3, qui m’a proposé de construire un projet de séminaire sur les archives familiales ordinaires.

Comment les chercheur·se·s travaillant sur ces questions trouvent-ils·elles leurs sources ?

C’est une question que nous allons aborder lors de cette journée car l’une des difficultés de travailler sur les archives privées, c’est effectivement de les trouver ! Les historien·ne·s ont l’habitude d’avoir recours aux archives institutionnelles mais on y trouve essentiellement des documents concernant des familles bourgeoises et nobles, qui ont conscience de leur place dans l’histoire. La recherche en histoire en dit pour le moment peu sur les familles « banales », celles qui ne proposent pas leurs fonds aux archives municipales mais laissent tous leurs documents au vide grenier du coin. De nombreux·ses chercheur·se·s sur ces questions récupèrent des cartons dans des brocantes lorsque les maisons sont vidées. Des associations essayent également de préserver ces archives. Ce qui se passe au moment où une personne dans une famille met une lettre de côté et au moment où un·e chercheur·se la trouve, c’est une question-clé qui engage le rapport au passé d’une famille, à son histoire.

Comment intervient la perspective de genre dans ces questions ?

Elle est primordiale puisque les femmes sont les archivistes auto-désignées des familles. Elles sont les scribes du quotidien, comme la sociologie l’a déjà montré ; ce sont elles qui s’occupent d’envoyer les cartes d’anniversaire ou de vœux, elles qui entretiennent les relations épistolaires dans les familles. Dans cette logique, les femmes préparent aussi l’archivage de ces mémoires familiales. Par exemple, dans ma boîte se trouve un menu de première communion sur lequel figure le prénom de ma grand-mère. Elle était très certainement assise à côté de mon grand-père à cet événement, et elle a choisi de garder ce menu et lui non. Le rapport des femmes à cette documentation éclaire un rôle et une fonction dans la famille.

Comment va se dérouler cette journée ?

Nous avons fait le choix d’un programme ouvert et ludique. La journée va débuter par une discussion collective au format totalement libre où chaque personne pourra faire un retour d’expérience, résumer un travail collectif sur un document, etc., pour faire émerger des mots-clés et des questions communes. Nous aurons ensuite une perspective institutionnelle avec la conférence de Claire Gatti, la directrice des Archives municipales de Rennes, sensible à l’intégration de fonds familiaux. Puis nous avons également le plaisir d’accueillir la romancière Alice Zeniter, qui a beaucoup travaillé sur la documentation et la mémoire familiale notamment dans L’Art de perdre, et viendra nourrir nos questions d’écriture lors d’une carte blanche. Nous terminerons la journée par un atelier de travail original : l’association Micro-archives va nous apporter un carton trouvé chez Emmaüs sur lequel nous allons travailler collectivement pour voir ce que nous pouvons en dire spontanément, dans l’idée de voir émerger des approches complémentaires selon les disciplines. C’est une journée collective pensée avec une dimension joyeuse, participative : de nombreux projets de recherche autour des archives familiales ont démarré comme le mien au moment d’un deuil, et les participant·e·s ont tou·te·s un rapport sensible à l’objet, donc nous voulions prendre en compte cette forte charge émotionnelle et le caractère personnel de ces histoires.

Enfin, l’idée de la journée est de faire émerger un certain nombre de thèmes sur lesquels nous voudrions construire un séminaire (de 3 ou 4 séances) à partir de la rentrée 2022.

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