Rencontre avec un chercheur: Mario Denti

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Depuis quinze ans, la mission archéologique de l’université Rennes 2 conduit, au sein du Laboratoire d’Archéologie et Histoire Merlat (LAHM, UMR 6566 CReAAH), des campagnes de fouilles annuelles à Incoronata, dans le golfe de Tarente, en Italie du Sud. Il s’agit d’un site majeur pour la compréhension des phénomènes de rencontre et d’intégration entre les communautés indigènes de l’âge du Fer et les premiers groupes de Grecs provenant de l’Egée, au tout début du VIIe siècle avant J.-Chr., sur la côte ionienne de l’Italie méridionale. La mission est dirigée par Mario Denti, professeur à l’université Rennes 2. Il est secondé par Emmanuelle Smirou, assistante ingénieur. Rencontre.

Vous avez été récemment invité à présenter vos recherches dans une manifestation à l’École française de Rome. Quel était le cadre de cette intervention?

Mario Denti : Le projet de fouilles que nous menons à Incoronata est actuellement entré dans une nouvelle phase, il y a deux ans. Cette mission rennaise est devenue l’un des projets scientifiques du Centre Jean Bérard de Naples (CNRS/École française de Rome) et fait maintenant partie des activités officielles de la recherche française dans le domaine de l’archéologie en Italie. Il s’agit d’un partenariat comprenant une aide financière, mais qui représente surtout l’inscription de notre travail dans une longue tradition d’études prestigieuses à l’étranger et une reconnaissance certaine du poids de notre université dans ce processus. Depuis l’année dernière, l'École française de Rome organise des journées annuelles de rencontre scientifique avec tous les opérateurs français actifs sur des sites archéologiques de la Méditerranée, pour coordonner les activités sur le plan de la logistique, de la législation, de la méthodologie et des perspectives de la recherche, afin de créer un projet unitaire et concerté. C’est dans ce cadre que j’ai été appelé à présenter une conférence à Rome.

Pourquoi la mission archéologique du LAHM s’est-elle intéressée au site de l'Incoronata ?

M. D. : Le projet de fouilles à Incoronata a commencé en 2002. Il s’agit d’un site-clé de l’archéologie méditerranéenne de l’âge du Fer qui se trouve dans une région magnifique mais complètement méconnue, la Basilicate. Dans les années 1980 et 1990, il a été fouillé par les universités de Milan et du Texas, puis nous avons pris le relais. Après quinze ans de travail, nous commençons seulement maintenant à avoir suffisamment de données solides pour l’interpréter : la recherche se fait à l’échelle d’une vie, et non par des programmes réduits à deux ou trois ans... Nous savons maintenant que cette colline était très certainement un lieu de culte fondamental dans l’histoire ancienne de ces régions.

Que font les étudiants sur place ?

M. D. : Comme tous les laboratoires universitaires, nous avons une vocation double, de recherche et de formation. Certains étudiants viennent pour faire un stage, d’autres restent, et élaborent ainsi leurs acquis et leurs connaissances dans le cadre de leur mémoire de master ou de leur doctorat. Les fouilles ont lieu en septembre. Pendant quatre ou cinq semaines, les étudiants se forment à la recherche archéologique sur le terrain : stratigraphie, dessin, photographie, topographie, traitement et informatisation des données… Au-delà de leur intérêt scientifique, les campagnes de fouilles à Incoronata sont aussi une expérience humaine extrêmement riche, comme en témoignent les liens forts noués par l’équipe de chercheurs et d’étudiants avec la communauté locale.

Comment se déroule une journée typique de fouille ?

M. D. : nous accueillons chaque année, en moyenne, une quinzaine d’étudiants, qui viennent essentiellement de l’université Rennes 2, mais parmi lesquels nous comptons aussi des étudiants italiens et parisiens. Le site archéologique est situé sur une colline. Nous y montons le matin, à 8h, puis nous faisons une longue pause à l’heure du déjeuner parce que les journées sont très chaudes. Nous retournons sur le site en milieu d’après-midi et nous travaillons jusqu’au coucher du soleil. Les opérations sur le terrain impliquent une attention et une délicatesse extrêmes. Nous pouvons passer jusqu’à quinze jours sur un tout petit espace, en restant attentifs à ne rien perdre : toute donnée, toute couche de terre mise au jour, doivent être soigneusement documentées (fiches, dessins, photos), car elles seront ensuite enlevées pour joindre, en dessous, la couche suivante. L’archéologie signifie, ne l’oublions pas, également destruction. C’est pour cela que tout doit être documenté, jusqu’au moindre détail. Dans une fouille, il n’y a pas de hiérarchies : un petit tesson de céramique, du charbon de bois, la manière dans laquelle un objet a été déposé dans la terre, peuvent se révéler parfois plus utiles scientifiquement qu’une grande structure monumentale.

Quels objets avez-vous retrouvés? Dans quel état de conservation?

M. D. : L’état de conservation du site est exceptionnel. En effet, entre la fin du VIIe siècle avant J.-Chr. et le début du VIe, il a été en effet oblitéré, c’est-à-dire qu’il a été rituellement fermé. Les personnes qui l’ont abandonné l’ont nettoyé (purifié), puis elles l’ont recouvert de tonnes de terre, de galets, de pierres et de briques, afin de le conserver et de sceller sa mémoire pour toujours. Nous avons enlevé ces couches de comblement et de protection pour faire apparaître les plans de piétinement, appartenant à une occupation qui s’étale sur deux siècles, le VIIIe et le VIIe avant J.-Chr. Deux activités principales sont actuellement attestées : la production de céramique, à l’intérieur d’un grand espace artisanal, et des pratiques cultuelles, notamment de type chtonien (culte des ancêtres).

Que sait-on des populations qui vivaient alors sur ce site ?

M. D. : À partir de la fin du IXe siècle, le site est occupé par les communautés indigènes, que les sources grecques appellent Oenôtres. Elles reçoivent, au VIIe siècle, une communauté grecque venant de la mer Égée. Ainsi, les deux groupes partageront les activités productives, dans l’atelier de céramique, aussi bien que les pratiques rituelles. Incoronata constitue donc un laboratoire d’une richesse extraordinaire pour étudier les phénomènes d’interaction entre Grecs et non Grecs, et un modèle fort intéressant d’intégration historico-culturelle.

À quels défis avez-vous été confronté au cours de ce projet ?

M. D. : Aujourd’hui, ce lieu n’est pas reconnu officiellement comme site archéologique. Voici une difficulté fondamentale. À la fin de nos fouilles, nous devons tout recouvrir avec du sable pour protéger les découvertes. Nous avons présenté un grand projet de requalification, de mise en sécurité et de valorisation du site pour le grand public. Nous attendons la réponse de la Région Basilicate dans les mois qui viennent. Le matériel que nous avons découvert est par ailleurs stupéfiant et pourrait faire l’objet d’une importante exposition. Mon idée est celle de construire une exposition itinérante, capable de rejoindre la Basilicate, à l’extrême sud-est de l’Europe, à la Bretagne, à l’extrême nord-ouest. Le matériel pourrait être d’abord exposé sur place, à Matera, puis dans les deux capitales, Rome et Paris, et enfin à Rennes, en suivant un parcours idéal de conjonction (antique et contemporaine), de deux pôles de l’Europe : opposés géographiquement, à l’écart politiquement, très proches culturellement, si remarquables pour l’histoire, la culture et l’humanité. Pour réaliser ce projet, qui produirait un impact majeur sur le retentissement de notre université, il faut construire des collaborations, et avoir un soutien structuré et des moyens conséquents. Il s’agit d’une opportunité à ne pas manquer…

 

Pour plus d’informations :

Page professionnelle de Mario Denti
Le site web de la mission archéologique à Incoronata 
 

Informations pratiques
Contact

mario.denti [at] univ-rennes2.fr