Colloque Faire nôtre Expérience et pauvreté de Walter Benjamin ?

Colloque Faire nôtre Expérience et pauvreté de Walter Benjamin ?

Du 14 au 16 octobre

Le laboratoire Arts : Pratiques et poétiques organise du 14 au 16 octobre le colloque dans l'amphi T du pôle numérique Rennes-Villejean le colloque "Faire nôtre Expérience et pauvreté de Walter Benjamin ?". 

Souvent la scène a été décrite dans nos illustrés d’enfants : cerné par ses ennemis, sombrant déjà pour partie, un navire n’a d’autre choix, pour espérer s’enfuir et mettre les voiles, que de sacrifier ses canons les plus lourds, les passer par-dessus bord pour gagner en vitesse, d’autre choix que de se désarmer et perdre ainsi tout recours pour forcer sa chance, prendre le large, se libérer.

Nous ne sommes pas en 1933, ni non plus menacés, ici, en Europe, comme le fût Walter Benjamin lorsqu’entre deux apocalypses et déjà en exil, dans une indifférence liée aux circonstances historiques, il publia, dans un journal praguois à l’éphémère existence, son court et incisif texte Expérience et pauvreté.
Le constat qu’il dressait alors, celui d’une alliance, chez les grands créateurs, entre une « entière désillusion quant à l’époque » et, néanmoins, « une reconnaissance sans réserve de cette même époque », n’est-il pourtant pas aussi le nôtre ? Non pas encore le nôtre (la Shoah, Hiroshima, Nagasaki et d’autres catastrophes ont bouleversé depuis l’ordre du pensable), mais de nouveau le nôtre, comme si nous en étions au point où assumer aujourd’hui notre pauvreté, où nous désarmer volontairement, serait la voie salvatrice, l’issue à tenter pour échapper à l’inertie promise par un sombre avenir.

Si ce « nôtre » ou si ce « nous » est évidemment problématique et doit être interrogé, il n’en reste pas moins, et plus encore face à la disparition des ressources naturelles sciemment provoquée par l’homme, que ce « nous » pourrait être celui du communisme défini, dans les années 1930, par Brecht, comme le juste partage de notre pauvreté collectivement reconnue quand le capitalisme persiste à n’être que le masque du partage d’une illusoire richesse juste préemptée par quelques-uns. 

Que ce « nous » pourrait être celui d’une pauvreté de nos sillages enfin assumée, d’une reconnaissance pleine et entière de cette pauvreté quand la capitalisation des traces, leur accumulation se traduit, elle, en plaintes nostalgiques et en crispations identitaires sur un passé fictif dont nul ne peut s’instituer propriétaire. Que ce « nous » pourrait être celui de se faire indigeste pour l’époque, de s’y affirmer irrécupérable par l’appauvrissement de tout effet quand gagnent à nouveau, selon les voies d’un nivellement des consciences par trop répandu, les miroirs du mythe que seconde derechef l’esthétisation de la politique - « Faire taire une rhétorique de la beauté, de la distinction et du pouvoir, ainsi dénoncée comme l’instrument d’un travestissement ou d’une dénégation de ce qui est et d’une répression de ce qui pourrait être. » (Daniel Payot, Après l’harmonie ).
Que ce « nous » pourrait être celui d’un silence préalable face aux désastres du monde, l’expérience douloureuse d’un dépérissement de l’expérience quand le commentaire universel mime l’autorité frelatée du sentencieux et drape son inaction de vertus assassines — « La réalité de la souffrance […] ne peut se déposer en expériences communicables, […] elle ne peut se plier à l’assemblement, à la syntaxe de nos phrases. » (Jeanne-Marie Gagnebin, Histoire et Narration chez Walter Benjamin)
Que ce « nous » pourrait être celui d’une recherche persistante de l’élémentaire, l’écart creusé d’avec notre assignation à une certaine culture quand celle-ci est précisément l’emblème apprêté d’une impossibilité d’en éprouver la richesse, celui de sa sédimentation — « On n’a jamais vu spectacle plus répugnant que celui d’une génération d’adultes qui, après avoir détruit toute possibilité d’expérience authentique, impute sa propre misère à une jeunesse désormais incapable d’expérimenter. » (Giorgio Agamben, Enfance et Histoire)

Que ce « nous » pourrait être celui qui échoit en partage à l’enfant, cette figure inassignable de nos possibles, d’une utopie non encore désavouée et forte de ses virtualités quand l’éducation persiste à configurer nos sensibilités par l’addition des redressements, des forçages en tout genres. Que ce « nous » pourrait être celui de barbares qui tentent de « survivre » joyeusement à la culture quand les civilisés eux, polis et exténués par leur docilité mensongère et tant de renoncements, s’enfoncent toujours plus, claquemurés dans leur individualisme, vers la perte de regards offerts à l’extérieur, à ce qui peut venir. Mêler à ces « nous » possibles d’autres agencements du commun, faire entendre leurs discordances ou leurs ajointements en contrepoint d’Expérience et pauvreté, tenter de dire et au regard de ce que seraient pour « nous » aujourd’hui les grands créateurs, à quels appauvrissements « nous » sommes disposés à consentir pour maintenir l’espoir de mettre collectivement les voiles, tel est le désir associé à l’organisation de ce colloque international où l’on pourra chercher à montrer, avec quels gestes, quelles voix ou quelles histoires, avec quelles images ou quels ouvrages, avec quels espaces « nous » pourrions faire nôtre Expérience et pauvreté de Walter Benjamin ?

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